Pêche

Au fil de l'eau

AU FIL DE L’EAU…

 

Une brume diaphane s’élevait du ruisseau et de petits vairons se poursuivaient au ras de l’eau. De temps à autre, la folle sarabande de leur ventre blanc jetait par intermittence des éclairs argentés.

A l’abri sur les nénuphars, des grenouilles vertes et mafflues coassaient, subodorant une pluie salvatrice. Une libellule au corps strié de vert et de jaune vrombissait, immobile et tout-à-coup filait comme le vent, chassant tout insecte survolant son espace vital.

Un minuscule troglodyte, toujours un peu inquiet, sortait de temps à autre d’un roncier impénétrable. Son chant court et percutant à la fois hachait le silence de l’endroit.

 

Après bien des recherches, Michel Duchemin avait jeté son dévolu sur le coin idéal ; une petite clairière s’avérant fort propice a son halieutique passe temps. Posant ses affaires, il déplia son fauteuil.

Il espérait des anguilles biens grasses et des brochets de belle taille. Le manège de ces carnivores était évident ; de longues traînées au ras de l’eau indiquaient qu’ils étaient en chasse. Il fallait les pêcher au vif.

Il jeta, en vieil habitué, une poignée de chènevis dans le courant afin d’appâter les poissons. Il aurait dû venir la veille, mais il avait eu des empêchements.

Retraité depuis peu il goûtait aux délices de la liberté ; la cessation d’activité lui avait été pénible, surtout au début, car il était cadre et les responsabilités lui manquaient un peu, surtout lors des moments de solitude ou de désœuvrement.

 

Certes, il n’était pas un saint dans son travail et il avait dû souvent trancher au détriment des plus faibles ; cependant il ne fallait pas, au vu de sa position desservir les intérêts de l’entreprise, on ne lui demandait pas de faire dans la philanthropie…

De nombreuses personnes lui devaient d’être licenciées…

«  Elle sont probablement réinsérées à l’heure qu’il est » Monologua-t-il.

Il se souvenait de cet homme de quarante-cinq ans : Marcel Lejantel!  Ce dernier avait survécu à tous les plans sociaux. «  Les plans sociaux ! » Cela le faisait toujours rire, mais il le gardait pour lui.

 En effet ces plans là n’étaient sociaux que pour les employeurs puisqu’ils anéantissaient les ouvriers.

Il eût un sourire amer…

Il n’avait pas osé lui dire qu’il était licencié. Trop âgé il ne pouvait pas être reclassé dans l’autre filiale qui réclamait de plus jeunes effectifs.

La direction l’avait remercié par lettre recommandée.

- Monsieur Duchemin, vous ne pouvez rien faire pour moi ? Implorait le quadragénaire qui savait par avance qu’il ne retrouverait jamais du travail.

Michel Duchemin n’interviendrait pas, il avait à sa décharge voté, avec d’autres cadres, son rejet dans la nouvelle Société.

Il se fit paternel :

- Non Marcel! Vois-tu, je ne sais pas moi-même si je conserverais ma place ! Personne n’est à l’abri ! Tout a déjà été décidé en haut lieu ; tu penses bien que je suis intervenu en ta faveur ! Mentit-il effrontément.

Marcel Lejantel reçu sa lettre dans la semaine suivante.

Sa réinsertion ne tarda guère ; le rapide de Bordeaux-Bergerac lui coupa la tête qu’il avait négligemment posée sur les rails du chemin de fer.

 

La brume ne se levait pas ; d’ailleurs les oiseaux, habituellement si bavards ne chantaient pas.

«  J’ai pourtant consulté la météo ; ils n’avaient pas annoncé de mauvais temps, il est vrai qu’ils se trompent souvent ! »

Michel lançait et relançait sa ligne en vain.

Le gros bouchon rouge dansait au gré des rares ondulations, car il n’y avait pas de vent. Une odeur de vase sourdait des profondeurs.

Il n’était pas pressé, il disposait désormais de toute sa journée sans rendre compte à personne. C’était la liberté.

 

Une pause déjeuner s’imposait ; son estomac émettait des grognements significatifs qu’il fallait apaiser.

Il extirpa de sa musette un copieux sandwich et le dévora de bel appétit.

Un petit coup de Bergerac acheva de tout remettre en ordre ; il était prêt pour les choses sérieuses, de celles qui vous immortalisent dans le journal de la région.

Il eût bien quelques touches, mais rien de bien sérieux.

«  Je suis peut-être monté trop gros ! » Fit-il sentencieusement.

Il changea aussitôt sa ligne au profil d’un nylon plus fin.

Le bouchon heurta l’élément liquide avec un ploc sonore.

Il reprit sa méditation ;

Il savourait ce calme extraordinaire et retrouvait peu à peu la paix de l’esprit ; après tout, se disait-il, le temps effacera tout ! Il conservait somme toute, un brin de culpabilité eu égard à sa façon de gérer les personnels.

Le ruisseau, derrière lui déployait ses méandres tourmentés, mais le coin qu’il avait choisi lui permettait d’admirer un vaste panorama ; enfin normalement, car le brouillard ne se levait toujours pas.

 

Il entendit dans son dos une voix éraillée ; elle semblait s’approcher d’une étrange manière.

« Encore un em… qui va me demander si j’ai pris quelque chose !» Maugréa-t-il. « On n’est jamais tranquille nulle part !  C’est décidé, s’il m’interpelle, je ne répondrais pas »

Les éclats de voix et de rires s’approchaient tout près maintenant.

- Eh ! L’homme ! Mettez-la en veilleuse ; il y a des gens qui pêchent ici ! Respectez-donc le silence de cet endroit ! Dit-il d’un air bourru.

Une tête grimaçante apparut au fil de l’eau. Elle flottait comme un ballon et sursautait à la moindre vaguelette.

- Alors, Monsieur Duchemin ! Les orbites étaient creuses, le visage violacé et la bouche édentée vomissait un rire homérique entrecoupé de hoquets. Des lentilles d’eau recouvraient les parties roses de son crâne déserté par les cheveux. Il lui sembla confusément reconnaître Marcel Lejantel mais la décomposition était trop avancée.

 

- Alors, monsieur Duchemin, est-ce que ça mord ? Interrogea le cadavre. Vous savez, j’ai reçu ma lettre ! J’ai reçu ma lettre !

 

De robustes infirmiers ceinturaient un homme à cheveux blancs et à son air totalement égaré, on voyait bien qu’il avait dû subir un rude choc émotif.

- Ah, Madame Lejantel, nous vous confions un pensionnaire qui n’a plus toute sa tête ; il a besoin de soins particuliers. On l’a trouvé au bord d’un ruisseau, proférant des mots incohérents à l’égard d’un vieux ballon échoué à ses pieds !

Emma Lejantel, Directrice de la clinique psychiatrique, « Les Coquelicots », dévisagea l’homme un instant ; Son regard vira au vert lorsqu’elle reconnut le chef de service de son défunt mari.

- Ne vous faites pas de soucis, messieurs, des soins, il n’en manquera pas, faites-moi confiance…

Betey web 1

 

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